

Je suis dans ma chambre, il est dix heures. Ce matin levé à 7 h 30. Ayant ma petite lessive à faire, je me suis mis au travail tout de suite. Tant bien que mal, avec mes moyens de fortune, elle est terminée. Elle n’est pas bien nette mais je m’en contente.
Ce matin, repos complet, pas d’appel, pas de corvées. Mes camarades sont allongés sur leur lit, fument, discutent, ou même sommeillent, pour tuer le temps.
Quant à moi, ma pensée va vers celle que j’aime, ma femme chérie, toi ma Dilette à qui je pense tant ! Aussi, l’idée m’est venue de te faire ce petit cahier. Je vais pouvoir causer avec toi par ce papier. C’est pour moi, en plus da ma plus agréable occupation, une grande consolation.
Voici le neuvième jour de notre arrivée dans ce camp. Jusqu’ici, mes moments de libre, je les ai passés à te faire des lettres avec l’espoir qu’elles te parviendront toutes pour t’aider à patienter.
Mais, depuis hier, de mauvaises nouvelles pour moi circulent dans le camp. Restriction sur le courrier, deux lettres seulement par mois seront autorisées.
Je ne suis pas le seul, comme tu le penses, à qui cette nouvelle donne le cafard ; c’est pour moi avec mes prières matin et soir, une source de courage et de patience.
Ce cahier, à mon retour, sera ta propriété car c’est pour toi seule que je l’écris. Je veux que tu saches ma vie ici. Il m’aidera à passer mes heures de liberté et m’aidera à chasser le cafard.
Je commence ce livre dans un camp allemand en Westphalie, près de Detmold. Ayant été désigné, à mon magasin, pour la relève des prisonniers, je suis ici avec de nombreux Français dont le nombre m’est inconnu.
Parti de Paris le 16 décembre 1942 à 15 h 45 de la Gare de l’Est, après avoir quitté rapidement mes parents, mes amis venus m’accompagner, et le cœur déchiré de voir ma femme seule pour de longs mois.
Après 38 heures de voyage, passé par la grande ceinture , par le Nord et non l’Est, par Compiègne, Tergnier, Aulnoy, Jeumont, puis la frontière belge à Erquelinnes, Charleroi, Namur, Verviers Central, ensuite le 17 décembre, neuf heures du matin, la frontière allemande à Herbestal , où là, on nous fait descendre du train pour le contrôle de la douane, qui est très rapide , et l’apposition d’un cachet sur notre contrat, qui nous sert de passeport. Nous reprenons le train par Astenet, Hergenrath et Aachen où nous arrivons vers neuf heures et demie.
Là, nous sortons tous dans la ville avec tous nos bagages et en rang par trois on nous dirige vers un centre d’accueil, à 4 ou 500 mètres de la gare où on nous remet deux bons, un pour une soupe et l’autre pour le repas froid du soir, (pain, beurre et fromage) Nous mangeons notre soupe, mélange de choux, pommes de terre dans une cuvette, notre nouvelle assiette désormais. Ensuite, nous pourrons faire un brin de toilette, car nous en avons besoin.
Là, nous sommes triés par numéros, tous les sept ensemble retourneront à la gare pour reprendre le train qui démarre à 15 h 30 pour le Nord, Duisburg, Ober-hausen , Alten-essen (18 H 40), Dortmund (19 H 35) puis toute la Ruhr, Cologne sûrement car il fait noir et l’on ne se rend pas bien compte, le Rhin est traversé, il commence à faire clair de lune.
Nous entendons les sirènes, l’alerte est donnée dans la région, l’on entend, malgré le bruit du train, la DCA (Défense Contre Avion), mais rien d’autre d’anormal. Nous sommes à Herford à 20 H 10. Nous descendons avec nos bagages sur le quai où il fait un beau clair de lune.
Nous reprenons un autre train. Trois quarts d’heure après, nous arrivons à une petite gare où cette fois encore nous descendons, c’est l’arrivée, on nous fait tasser nos valises dans un coin, car pour arriver au camp, il faut faire quelques kms à pieds. Nous attendons dans la salle d’attente où dehors que l’on vienne nous chercher.
Vers trois heures et demie deux soldats allemands arrivent en vélo, et en colonne, nous reprenons la route, les kms s’allongent et vers cinq heures et demie, nous arrivons devant une barrière après avoir fait au moins huit kms, gardés par une sentinelle.
On se demande où nous sommes et ce que va être la suite. Il fait encore nuit, nous sommes en pleine forêt de pins, la route monte, donc la région est vallonnée. Arrivés dans le camp, on nous répartit dans des baraquements. Chacune cherche sa chambre, nous en avons une de quatre lits, mais nous ne sommes que tous deux Roger. Nous sommes fatigués et il est six heures trente quand nous nous allongeons sur nos lits, on nous donne une couverture, plus la nôtre.
A neuf heures trente, nous sommes debout, nos valises ont été amenées par des voitures.
Nous sommes dans une ex-caserne, nous logeons dans de grands baraquements modernes, deux entrées mènent dans un couloir central qui partage la baraque dans sa longueur. Une dizaine de chambres de douze ou quatre hommes donnent de chaque côté du couloir.
Je suis dans une chambre avec Roger et deux autres camarades venus avec nous deux jours après notre arrivée, car ils étaient seuls aussi dans la chambre à côté. Nous avons chacun un lit avec paillasse, une petite armoire, une chaise. Nous avons à notre disposition dans la chambre, trois tables, deux escabeaux, un poêle, une grande pelle à poussières, une pelle à charbon, un sceau rond à charbon contenant environ deux kilos, un sceau à eau et une grande bassine ovale ainsi qu’un broc en aluminium.
La vie ici est monotone, nous sommes là en attendant notre départ vers un autre endroit où nous serons employés parait il aux déblaiements.
Nous avons touché notre tenue de travailleur, costume militaire kaki et une combinaison de travail bleue. Nous faisons suite de l’armée allemande, nous sommes constitués en bataillons et compagnies. Je dépends du 3ème bataillon, 3ème compagnie.
Chaque jour est réparti comme suit ; le matin à sept heures, l’un de nous, à tour de rôle, va au café, avec le broc à la cantine. Ensuite, toilette, nettoyage de la chambre, à huit heures rassemblement en rangs par trois pour l’appel qui a lieu à environ un km, dans le camp immense, 40 kms sur 10 kms.
Arrivés là, espèce de place faite dans une clairière, près des bureaux de la Compagnie. Le chef du camp, adjudant allemand, nous donne par l’intermédiaire d’interprètes les instructions du jour. De retour à la chambrée en attendant l’heure de la soupe, nous sommes libres ou avons une corvée à faire.
Vers midi, nouveau rassemblement, distribution est faite à chacun d’un ticket pour toucher notre soupe. Nous nous dirigeons vers la cantine qui est près de la place où a eu lieu l’appel. Là, il nous faut attendre notre tour pour être servis, on passe quelques fois au bout de cinq à dix minutes, mais souvent aussi après une demi heure à trois quarts d’heure de queue. Ce que l’on nous donne est bon, bien préparé, c’est un mélange de cuisine allemande, de légumes et viande, soit pommes de terre et choux verts ou rouges, ou pommes de terre et nouilles, pommes de terre et semoules, la viande est coupée en petits morceaux, nous en trouvons quelques bouts dans la soupe, ou parfois pas du tout. Pour manger à notre faim, il nous en faudrait le double.
De retour à la chambrée, nous mangeons un peu de ce que nous avons ramené de Paris avec notre restant de pain de la veille.
A 17 h on retourne chercher un broc de café (plutôt une eau chaude colorée) seule boisson que nous touchons, ou alors de bière que nous nous payons à la cantine.
Dans l’après midi, nous avons soit corvée de pluches, de charbon ou, si nous sommes libres, nous faisons ce que nous voulons dans notre chambrée.
Vers six heures le chef de chambrée va chercher les rations pour la journée, soit chacun 400 gr de pain, 25 gr de sucre, 25 gr de beurre, cela tous les jours. Avec cela nous avons, suivant les jours, soit un peu de marmelade (pâte collante sucrée), soit 5 gr de saucisson, ou un morceau de fromage.
Nous passons nos soirées à jouer aux cartes. Je suis souvent couché avant 21 h pour être tranquille dans mon lit et faire ma prière en même temps que toi. Sinon, je m’arrange quand même pour faire une petite prière à l’heure convenue, c’est un réconfort pour nous deux de nous savoir unis à la même heure dans la même pensée.
Au retour, après avoir bu un verre de jus chaud et en avoir donné un verre à mes copains au lit, je me suis recouché pour ne me lever qu’à 8 h.
Ma toilette finie, habillé, j’ai reprisé mes chaussettes. A dix heures., rassemblement devant notre baraque.
Tout le monde attend les nouvelles instructions. Un de nos camarades servant d’interprète, nous lit l’ordre arrivé au camp pour les travailleurs français en Allemagne, de l’organisation L.
Voici notre nouveau règlement qui mécontente beaucoup d’entre nous, moi le premier, surtout pour le courrier aussi tout le reste.
La lecture de cet ordre terminé, nous nous rendons à l’appel où on nous confirme les ordres que nous venons de recevoir. Mais il y a de la rouspétance.
Nous leur faisons comprendre que nous ne sommes pas venus dans ces conditions, que nous sommes travailleurs et non soldats.
J’ai moi-même dit à un sous officier , un des rares parlant français , que lors de la signature de notre contrat, il n’avait pas été question de ce que l’on nous a annoncé ce matin, que le courrier devait être libre et que deux lettres par mois, c’était insuffisant, d’où sa réponse qu’il n’y était pour rien , qu’il exécutait les ordres reçus, que l’on n’avait qu’à nommer un homme de confiance par baraque pour lui remettre toutes nos réclamations et qu’il tâcherait d’avoir des améliorations.
suiteUn de nos camarades a été trouver l’Adjudant allemand, chef du camp (toujours présent à l’appel tous les matins) avec la feuille donnée à Paris, indiquant dans quelles conditions on était parti. Il lui a montré par l’intermédiaire de notre interprète, le paragraphe où il était question des lettres. Il a pris un papier et à noté sur un calepin différentes réclamations.
De retour dans nos chambres, nous avons désigné notre interprète comme « homme de confiance » de la baraque. Nous avons noté par chambre ce que nous avions à réclamer.
Nous demandons l’envoi sans limite de lettres, au besoin, timbrées, en plus des lettres par mois en Feld-Post. De France, vous paraît-il écrire sans restriction.
Nous demandons aussi de garder avec nous, dans nos valises, nos effets civils que nous ne voulions pas remettre au bureau de la Compagnie. Nous désirons qu’après notre travail (car il paraît que nous allons partir pour Munich) et à nos jours de repos s’habiller en civil.
Notre fiche de réclamation est prête, nous attendons qu’elle soit relevée avec les autres. Quelles réponses seront données à nos questions ?
Ayant remis hier soir, une lettre pour toi, il faut attendre le 1er janvier. Il est midi et demi, voilà mes camarades André et Louis qui reviennent de la soupe, nous allons nous mettre à table.
Voici les évènements jusqu’à cette heure, je reprendrai plus tard, en attendant, je t’embrasse de bien loin.
14 h 30,
Que ce dimanche est long ! Je me vois si bien auprès de toi dans notre intérieur ! Je pense aux dimanches passés ensemble depuis notre mariage.
Tout à l’heure, après la soupe, je suis allé avec les quatre tickets, je suis allé chercher la soupe dans le broc, cela évite la queue pour les quatre.
Sur la route, en allant au jus, c’est à toi que je pensais. J’avais bien le cafard. Je me raisonne le plus possible. C’est dur, pour cela, il ne faudrait plus penser, oublier le bon temps passé près de toi.
Autrement ici, à part la nourriture insuffisante, nous ne sommes pas trop mal et la vie, à la rigueur est endurable.
Pour ma santé, rien à craindre, le temps va au froid mais dans la journée, il fait un beau soleil, et çà n’est pas comme à Paris. Le froid s’endure mieux. Bien couverts et en marchant, nos n’avons pas froid.
Ce qui me manque le plus, le principal, je ne peux hélas l’avoir, c’est toi ma femme chérie, c’est ta présence. Pas au point de vue sensuel, non, c’est au contraire la dernière chose à laquelle je pense. Mais, tu sais qu’être près de toi et te cajoler a toujours été mon rêve. Aussi, c’est dix mois de notre union sont pour moi un doux souvenir. Mais vivre séparé, surtout dans ces conditions, est très pénible. Ne plus t’avoir, ne plus te parler, te prendre dans mes bras et s’embrasser. Je te vois, toi aussi toute seule, tu as ton petit intérieur plein de souvenirs de nous deux Je te vois à certains moments par des souvenirs qui donnent le cafard et resserre le cœur de nous voir si loin ! Je me vois, prenant le lundi midi pour être vite près de toi. A peine la porte ouverte, tu te blottissais dans mes bras pour avoir de grosses grosses bises et te faire câliner. Quels doux souvenirs parmi tant d’autres ! Tu m’as déjà tellement prouvé ton amour que la vie loin de toi est pour ainsi dire impossible.
Je vais te quitter, car il faut que nous allions faire un tout dans le bois pour trouver de quoi brûler. Notre charbon est complètement passé dans le poêle et nous n’en touchons que demain matin.
Donc ma Dilette chérie, soyons courageux. Voici le deuxième dimanche qui passe. Encore combien à compter ? Tous mes baisers sont pour toi.
De retour du bureau, nous avons touché notre charbon. J’ai passé ma soirée à t’écrire ma dernière lettre de l’année qui part ce soir au bureau.
Nous avons fait un petit repas pour finir l’année en guise de réveillon. J’ai donné ma boite de maquereaux. Puis, nous avons joué aux cartes jusqu’à dix heures et après, tout le monde au lit !
De retour de l’appel, rien d’exceptionnel pour l’instant. Hier, ayant pu avoir une petite hache, nous avons pu débiter un petit arbre. Le soir, avec nos rations quotidiennes, nous avions un morceau de saucisson. A six heures vingt, nous étions à table, tout en discutant. Vingt minutes après la table était propre et nette. Je pensais que si ma petite femme voyait cela, elle serait désespérée. On s’habitue bien à ce genre de vie, les prisonniers ont bien tenu le coup. Pour passer la soirée, nous avons joué à la coinche pour changer un peu de la belote. A 9 heures moins le quart, le jeu est arrêté, c’est la fin de la deuxième partie qui finit assez houleuse car Roger, toujours très malin, se sentait très fort de dire à mon partenaire Louis, les cartes qu’il avait dans les mains avant qu’aucune carte ne soit jouée. Nous avons fait des remarques, rien que de la manière dont les plis étaient tombés la partie d’avant. On ne s’est pas gênés pour lui dire qu’il nous prenait pour des imbéciles car c’est une chose impossible vu que les cartes sont battues avant d’être données Sur ce, j’ai été me coucher, ce qui me plaisait mieux.
Comme cela, j’ai bien prié avec ma petite femme. Peut être étais tu chez tes parents ou chez des amis.
Ce matin, je me suis levé à neuf heures. Tu vois que je me repose bien. André qui ne s’était pas couché de la nuit à cause de son asthme est allé au jus, j’en ai eu un verre bien chaud au lit. A l’appel, on nous a distribué à chacun une savonnette. André est parti à l’infirmerie pour passer la visite, il voudrait pouvoir se faire réformer pour rentrer à Paris. Il fait tout pour avoir une crise. Je lui ai donné mon paquet de gauloises. Nous voudrions bien qu’il réussisse, car de retour à Paris, il vous donnerait de nos nouvelles. C’est un bon copain. Roger, lui est plus personnel. Il ne sort pas de la chambre et même si nous sommes là, sans fermer son placard avec le cadenas. Nous le laissons faire, çà ne nous dérange pas. Nous attendons pour toucher le charbon.
Es-tu de repos ? Peut-être qu’à cause des fêtes, tu as travaillé aujourd’hui. Tes lettres ne donneront tous ces renseignements.
Voici André de retour, il n’a pu se faire réformer, ils étaient près de 900 à passer la visite. Nous sommes si nombreux dans ce camp ! Ca été très vite, le docteur ne l’a même pas ausculté !
Encore aujourd’hui, il fait un beau soleil. Je vais te quitter, je reprendrai plus tard ce journal. Je t’embrasse de tout mon cœur et ne te quitte pas par la pensée.
A midi, nous avons été chercher notre soupe dans nos gamelles et nous avons mangé à la cantine avec un verre de bière que nous payons. Aujourd’hui nous avons été bien servis, choux en purée avec des Pommes de terre coupées en quatre. J’ai acheté un paquet de lessive de 250 gr, 4 francs.
Au retour, nous avons pu faire du feu, ayant touché notre charbon. Il commence à faire bon dans la pièce car depuis ce matin notre feu était éteint.
Tour à l’heure, j’ai pris mon manuel paroissial. J’y ai lu des prières. Si seulement il y avait une chapelle, je pourrais aller y chercher le réconfort. Ici, pas de messes le dimanche. Hier, nous étions à l’appel quand les cloches de Detmold sonnaient. J’aurais bien voulu pouvoir y aller faire une prière. Je pensais qu’à la même heure, ma petite Chérie était peut-être à la messe.
Le bruit courre aujourd’hui que la première et la deuxième compagnie partiraient pour Hambourg, les troisième, (la nôtre), quatrième et cinquième pour Munich. Mais ce n’est par certain et la date n’est pas fixée. On va aussi, parait-il nous donner des chaussures. J’ai espoir que peut être aujourd’hui tu auras une lettre de moi qui te rassurera et te donnera de mes nouvelles que tu attends impatiemment, comme moi j’attends après les tiennes. Les jours ici sont très longs. Roger est allongé sur le lit, André et Louis dorment. Tu vois comme on s’amuse ici ! Pour moi, j’ai ma distraction, t’écrire est un soulagement. Peut-être qu’une fois à Munich à travailler, les journées seront moins longues.
Comment serons-nous installés ? Peut être moins bien qu’ici où nous sommes très bien. Mais nous espérons être mieux nourris. Il y a eu des réclamations à ce sujet ce matin, mais on ne peut nous donner plus, c’est ce que touche le camp. Où sont les bonnes potées de légumes que me faisait ma petite femme ?
Nous allons aller « au jus, pour ce soir, cela va nous faire une promenade et nous passer le temps.
Je te fais une grosse grosse bise en attendant de revenir bavarder avec toi. Ton mari qui t’adore.
Je continue mon petit bavardage. Aujourd’hui, j’ai eu la satisfaction de t’écrire une lettre qui doit partir demain matin. Hier soir, le maigre repas, pour ne pas changer, a été vite avalé. Puis, je me suis allongé tout habillé sur mon lit. Nous n’avons pas joué aux cartes. On a discuté. De tout ce que l’on parlait, même des personnes, Roger connaissait tout et tout le monde. L »un c’est un ami, l’autre une vieille connaissance, surtout au point de vue sport, principal objet de la conversation. Nous on s’en amuse et on fait exprès de le faire causer. On s’aperçoit parfois qu’il n’y connaît rien.
J’ai passé une bonne nuit dans mon sac de couchage. Ce matin, levé à sept heures. A l’appel on a donné une bonne réponse à nos réclamations. Nous pourrons écrire au maximum trois lettres par semaine. Je suis content, car ainsi ma petite Chérie sera au courant de ce que je fais et je pourrai être plus souvent avec toi.
Quant aux effets civils, je ne sais pas encore ce qu’il va en résulter. Aujourd’hui, nous avons touché une bonne paire de chaussures montantes tout cuir.
Le temps a bien changé et à neuve heures ce matin, la neige a fait son apparition pour peut être plusieurs mois. A midi, nous avons eu notre soupe aux choux rouges que nous mangeons à la cantine avec un verre de bière.
Au retour, j’ai fini ma lettre. A quatre heures nous irons « au jus » et ce soir, nous aurons une soupe. Heureusement car ce soir, juste pain et beurre. Voici deux jours que nous n’avons pas de sucre.
Tout à l’heure, on nous a changé notre argent français. J’ai donné 400 frs, il me reste 240 francs.
Hier soir, le soldat allemand, Chef de notre baraque, nous a annoncé l’attentat contre Darlan. En ce moment, André écrit à sa femme, Louis à son patron, Roger sommeille. Quant à moi, je vais certainement aller « au jus ». Malgré la neige, je n’ai pas froid et çà me fait une promenade.
Comme hier, je te quitte à la même heure. En ce moment, tu es encore à ton travail, dans une heure un quart tu auras terminé. Je te vois arriver te demandant « aurai-je une lettre ? » Puis, si ton désir est réalisé, je te vois monter à la maison pour vite la décacheter et la lire, le cœur battant. Mais après, peut-être peut être es-tu triste de te voir toute seule J’irais bien te chercher à Villiers ce soir, où est ce bon temps ? Patience, plus tard ce bonheur nous semblera encore plus grand. A demain Dilette chérie. Mille doux baisers de ton mari qui rêve toujours à toi.
Pour une fois, nous avons eu de l’occupation aujourd’hui, de neuve heures à onze heures et de quatorze à seize heures ; éplucher les patates à la cantine avec André, Louis et une vingtaine d’autres camarades. La journée est passée plus vite. Ce qui est surtout intéressant, c’est que nous avons eu droit à un rabe de soupe, et mieux servi, mieux qu’avec notre portion. Nous devons avoir droit aussi au rabe de soupe ce soir, car il y a de la soupe aussi pour ce soir.
C’est plus intéressant, l’estomac réclame souvent. Un camarade de baraque, coiffeur d’Epernay, continue son métier ici. Il est dans la chambrée, mon tour va bientôt arriver. Hier soir, je me suis encore couché de bonne heure, il faisait meilleur au lit que dans la chambre. Encore une fois, le sceau de charbon est vide. Dans mon sac et les deux couvertures j’ai bien chaud. Cette nuit, il y a eu une véritable tempête de neige et de vent. A chaque fois, quand je me réveille la nuit, je regarde l’heure et je pense toi. Je te vois dormant dans notre lit et rêvant à moi Chaque nuit, je te retrouve aussi dans mes rêves, je rêve souvent que je suis de retour. Tu sais que tu n’es pas oubliée et qu’au contraire plus çà va et plus tu es aimée et plus ton mari désire te rendre heureuse. Je te dis au revoir et à tout à l’heure. Mille baisers ma femme chérie.
18 h 25
Voici le repas du soir terminé : assiette de soupe, mais pas de rabe, il n’y avait pas assez pour tout le monde. Ca sera pour demain.
Nous nous attendons chaque jour à un ordre de départ. Il est toujours question de Munich, mais çà va peut être changer, c’est si vite fait ! Au début, on devait aller à Hambourg, des deux, je préfère Munich.
Je pense que maintenant mes lettres doivent arriver et te mettre au courant de ma vie. J’attends avec impatience de tes nouvelles, je m’ennuie beaucoup de toi !
J’ai encore le lard de ta Marraine, j’ai déjà mangé un peu de maigre.
Hier avec la neige, nous avons mis nos chaussures montantes. Mais le soir, nous avons les pieds humides, forcément, c’est du cuir brut. L’idée m’est venue de passer du lard gras dessus, avec un bout de couenne, çà les a imperméabilisées et maintenant, je peux patauger dans la neige, j’ai les pieds secs.
Cette nuit, j’étais en rêve, en perme, puis j’étais à mon travail. A cela aussi, j’y pense. Je serais si heureux de reprendre ma place à laquelle je tenais et que j’étais content d’avoir. Je pensais aussi que je pourrais ramener une bonne paye à ma femme chérie. Enfin, Marcel, sois raisonnable, ne te laisse pas entraîner par le cafard. Je veux être patient je te l’ai promis, j’en espère tout autant pour ma petite femme, mais hélas tant que nous serons séparés, nous ne trouverons pas le bonheur. Toujours une douce image flotte autour de moi, par moment. Je voudrais pouvoir la saisir, mais hélas, c’est un rêve. L’épreuve encore cette fois sera dure mais nous en sortirons vainqueurs et notre amour sera premier en tout et pour tout.
Bonsoir ma Dilette, à demain, dernier jour de l’année qui sera aussi triste que les autres. Ici plus de fêtes, les jours se suivent toujours les mêmes. Pour ton petit mari, le premier jour de fête sera celui où il recevra une douce lettre qu’il attend avec impatience. Je vais te quitter pour te retrouver dans une heure par notre prière auprès de Dieu et de Marie.
Ton mari qui t’adore.