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Samedi 26 décembre 1942

 
Nous voici au lendemain de Noël. C’est un samedi triste sur tous les points. Le ciel est bien gris. Noël triste pour beaucoup comme déjà bien des Noël depuis cette guerre.

Je suis dans ma chambre, il est dix heures. Ce matin levé à 7 h 30. Ayant ma petite lessive à faire, je me suis mis au travail tout de suite. Tant bien que mal, avec mes moyens de fortune, elle est terminée. Elle n’est pas bien nette mais je m’en contente.

Ce matin, repos complet, pas d’appel, pas de corvées. Mes camarades sont allongés sur leur lit, fument, discutent, ou même sommeillent, pour tuer le temps.

Quant à moi, ma pensée va vers celle que j’aime, ma femme chérie, toi ma Dilette à qui je pense tant ! Aussi, l’idée m’est venue de te faire ce petit cahier. Je vais pouvoir causer avec toi par ce papier. C’est pour moi, en plus da ma plus agréable occupation, une grande consolation.

Voici le neuvième jour de notre arrivée dans ce camp. Jusqu’ici, mes moments de libre, je les ai passés à te faire des lettres avec l’espoir qu’elles te parviendront toutes pour t’aider à patienter.

Mais, depuis hier, de mauvaises nouvelles pour moi circulent dans le camp. Restriction sur le courrier, deux lettres seulement par mois seront autorisées.

Je ne suis pas le seul, comme tu le penses, à qui cette nouvelle donne le cafard ; c’est pour moi avec mes prières matin et soir, une source de courage et de patience.

Ce cahier, à mon retour, sera ta propriété car c’est pour toi seule que je l’écris. Je veux que tu saches ma vie ici. Il m’aidera à passer mes heures de liberté et m’aidera à chasser le cafard.

Je commence ce livre dans un camp allemand en Westphalie, près de Detmold. Ayant été désigné, à mon magasin, pour la relève des prisonniers, je suis ici avec de nombreux Français dont le nombre m’est inconnu.

Parti de Paris le 16 décembre 1942 à 15 h 45 de la Gare de l’Est, après avoir quitté rapidement mes parents, mes amis venus m’accompagner, et le cœur déchiré de voir ma femme seule pour de longs mois.

Après 38 heures de voyage, passé par la grande ceinture , par le Nord et non l’Est, par Compiègne, Tergnier, Aulnoy, Jeumont, puis la frontière belge à Erquelinnes, Charleroi, Namur, Verviers Central, ensuite le 17 décembre, neuf heures du matin, la frontière allemande à Herbestal , où là, on nous fait descendre du train pour le contrôle de la douane, qui est très rapide , et l’apposition d’un cachet sur notre contrat, qui nous sert de passeport. Nous reprenons le train par Astenet, Hergenrath et Aachen où nous arrivons vers neuf heures et demie.

Là, nous sortons tous dans la ville avec tous nos bagages et en rang par trois on nous dirige vers un centre d’accueil, à 4 ou 500 mètres de la gare où on nous remet deux bons, un pour une soupe et l’autre pour le repas froid du soir, (pain, beurre et fromage) Nous mangeons notre soupe, mélange de choux, pommes de terre dans une cuvette, notre nouvelle assiette désormais. Ensuite, nous pourrons faire un brin de toilette, car nous en avons besoin.

Là, nous sommes triés par numéros, tous les sept ensemble retourneront à la gare pour reprendre le train qui démarre à 15 h 30 pour le Nord, Duisburg, Ober-hausen , Alten-essen (18 H 40), Dortmund (19 H 35) puis toute la Ruhr, Cologne sûrement car il fait noir et l’on ne se rend pas bien compte, le Rhin est traversé, il commence à faire clair de lune.

Nous entendons les sirènes, l’alerte est donnée dans la région, l’on entend, malgré le bruit du train, la DCA (Défense Contre Avion), mais rien d’autre d’anormal. Nous sommes à Herford à 20 H 10. Nous descendons avec nos bagages sur le quai où il fait un beau clair de lune.

Nous reprenons un autre train. Trois quarts d’heure après, nous arrivons à une petite gare où cette fois encore nous descendons, c’est l’arrivée, on nous fait tasser nos valises dans un coin, car pour arriver au camp, il faut faire quelques kms à pieds. Nous attendons dans la salle d’attente où dehors que l’on vienne nous chercher.

Vers trois heures et demie deux soldats allemands arrivent en vélo, et en colonne, nous reprenons la route, les kms s’allongent et vers cinq heures et demie, nous arrivons devant une barrière après avoir fait au moins huit kms, gardés par une sentinelle.

On se demande où nous sommes et ce que va être la suite. Il fait encore nuit, nous sommes en pleine forêt de pins, la route monte, donc la région est vallonnée. Arrivés dans le camp, on nous répartit dans des baraquements. Chacune cherche sa chambre, nous en avons une de quatre lits, mais nous ne sommes que tous deux Roger. Nous sommes fatigués et il est six heures trente quand nous nous allongeons sur nos lits, on nous donne une couverture, plus la nôtre.

A neuf heures trente, nous sommes debout, nos valises ont été amenées par des voitures.

Nous sommes dans une ex-caserne, nous logeons dans de grands baraquements modernes, deux entrées mènent dans un couloir central qui partage la baraque dans sa longueur. Une dizaine de chambres de douze ou quatre hommes donnent de chaque côté du couloir.

Je suis dans une chambre avec Roger et deux autres camarades venus avec nous deux jours après notre arrivée, car ils étaient seuls aussi dans la chambre à côté. Nous avons chacun un lit avec paillasse, une petite armoire, une chaise. Nous avons à notre disposition dans la chambre, trois tables, deux escabeaux, un poêle, une grande pelle à poussières, une pelle à charbon, un sceau rond à charbon contenant environ deux kilos, un sceau à eau et une grande bassine ovale ainsi qu’un broc en aluminium.

La vie ici est monotone, nous sommes là en attendant notre départ vers un autre endroit où nous serons employés parait il aux déblaiements.

Nous avons touché notre tenue de travailleur, costume militaire kaki et une combinaison de travail bleue. Nous faisons suite de l’armée allemande, nous sommes constitués en bataillons et compagnies. Je dépends du 3ème bataillon, 3ème compagnie.

Chaque jour est réparti comme suit ; le matin à sept heures, l’un de nous, à tour de rôle, va au café, avec le broc à la cantine. Ensuite, toilette, nettoyage de la chambre, à huit heures rassemblement en rangs par trois pour l’appel qui a lieu à environ un km, dans le camp immense, 40 kms sur 10 kms.

Arrivés là, espèce de place faite dans une clairière, près des bureaux de la Compagnie. Le chef du camp, adjudant allemand, nous donne par l’intermédiaire d’interprètes les instructions du jour. De retour à la chambrée en attendant l’heure de la soupe, nous sommes libres ou avons une corvée à faire.

Vers midi, nouveau rassemblement, distribution est faite à chacun d’un ticket pour toucher notre soupe. Nous nous dirigeons vers la cantine qui est près de la place où a eu lieu l’appel. Là, il nous faut attendre notre tour pour être servis, on passe quelques fois au bout de cinq à dix minutes, mais souvent aussi après une demi heure à trois quarts d’heure de queue. Ce que l’on nous donne est bon, bien préparé, c’est un mélange de cuisine allemande, de légumes et viande, soit pommes de terre et choux verts ou rouges, ou pommes de terre et nouilles, pommes de terre et semoules, la viande est coupée en petits morceaux, nous en trouvons quelques bouts dans la soupe, ou parfois pas du tout. Pour manger à notre faim, il nous en faudrait le double.

De retour à la chambrée, nous mangeons un peu de ce que nous avons ramené de Paris avec notre restant de pain de la veille.

A 17 h on retourne chercher un broc de café (plutôt une eau chaude colorée) seule boisson que nous touchons, ou alors de bière que nous nous payons à la cantine.

Dans l’après midi, nous avons soit corvée de pluches, de charbon ou, si nous sommes libres, nous faisons ce que nous voulons dans notre chambrée.

Vers six heures le chef de chambrée va chercher les rations pour la journée, soit chacun 400 gr de pain, 25 gr de sucre, 25 gr de beurre, cela tous les jours. Avec cela nous avons, suivant les jours, soit un peu de marmelade (pâte collante sucrée), soit 5 gr de saucisson, ou un morceau de fromage.

Nous passons nos soirées à jouer aux cartes. Je suis souvent couché avant 21 h pour être tranquille dans mon lit et faire ma prière en même temps que toi. Sinon, je m’arrange quand même pour faire une petite prière à l’heure convenue, c’est un réconfort pour nous deux de nous savoir unis à la même heure dans la même pensée.

suite...

 
 
Publié le lundi 8 octobre 2007
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