Au contraire d’Augustdorf , le temps pour écrire mon petit journal est rare, aussi tu n’y trouveras, pas mon emploi du temps journalier comme au début. Quand j’ai du temps le soir, c’est pour t’écrire car je veux te faire le plus de lettres possible afin que le temps te paraisse moins long. En ce qui me concerne, je vis dans l’attente d’une lettre, toujours aucune nouvelle et c’est long. Cette semaine, je t’ai écrit lundi n° 11, lettre expresse par l’intermédiaire de la jeune fille du restaurant, ainsi que le lundi soir, lettre n° 12, mardi n° 13, vendredi n° 14 et samedi n° 15. Celle-ci est partie ce matin, je l’ai portée à la poste pour l’expédier par avion.
En résumé, cette semaine est la première pour le travail. Nous sommes 10 à 14 du camp à travailler pour un patron, un entrepreneur. Nous sommes dans Munich à dix minutes de la gare. Nous allons et revenons par le tramway. Nous sommes conduits par un soldat. Nous travaillons dans un quartier bombardé en septembre, quartier assez chic ; les maisons sont coupées en deux et des demi pièces se trouvent pour ainsi dire dans le vide. Notre travail consiste à faire tomber les murs qui ne tiennent presque plus ou à retirer le plâtre et plafonds qui restent. Les briques défaites sont nettoyées, c’est-à-dire débarrassées du ciment, puis rangées. Cela change du stylo et les mains sont sensibles tout en commençant à s’y faire. Le matin il fait froid mais les journées sont douces, pourvu que cela continue. J’ai les mains toutes gercées malgré la pommade que j’y mets matin et soir. Nous travaillons le samedi jusqu’à midi. Hier après midi, il y a eu appel après la soupe, il a fallu ensuite aller au bureau pour les photos d’identité et divers renseignements. Ensuite quelques camarades ont changé de chambre, André Roger, Gilbert et Paul le cuistot. Ils sont réunis avec tous ceux qui ont leur travail au camp, la Compagnie hors rang. De ce fait, j’ai changé de lit pour être plus à mon aise. Je suis en haut mais j’ai un coin et peux faire des petits rayons. Donc, une partie de mon après midi a été occupée à ce changement. Ensuite, j’ai fait ma toilette et t’ai écrit, croyant pouvoir faire partie ma lettre le soir même, mais j’étais à la poste à dix huit heures trente alors qu’elle ferme à dix huit heures. De là, j’ai retrouvé mes camarades qui m’attendaient au restaurant. Nous n’avons eu qu’un plat de pommes de terre. Comme nous avions encore faim, nous sommes allés dans un autre à un quart d’heure de là. Nous avons eu une soupe et un plat de patates en sauce. Ce matin, avec deux camarades, nous nous sommes levés à six heures trente pour aller à la messe et être de retour pour dix heures, heure de l’appel. Nous sommes allés dans une église dont nous apercevons le clocher dentelé depuis le camp. Elle est à vingt minutes d’ici : nous y entrons mais c’est la fin d’une messe, il est huit heures moins vingt. Nous attendons qu’elle soit terminée pour voir le prêtre à la sacristie. Peut-être y en a-t-il un parlant français. En effet, un curé parle difficilement, nous lui demandons de nous confesser. Drôle d’effet, cet homme ne devait pas très bien comprendre et nous demandait « est-ce fini ? » Puis il nous a dit à tous les trois la même chose, mot pour mot. Tout en ayant l’air de chercher il nous a dit « rechercher la paix avec Dieu, car la paix est tout » Pénitence, réciter le Crédo. Nous avons pu assister à la messe de huit heures. Jolie messe surtout pour nous qui assistions pour la première fois à la messe dans un pays étranger. Par moments, nous aurions pu nous croire dans une église française en entendant le latin. Première messe et première communion depuis notre départ. Un violoniste a joué l’AVE MARIA. Cela impressionne et ranime nos souvenirs. Je me croyais à notre messe, mais tu n’étais pas là.
En sortant, nous sommes allés prendre un crème et cinq tartines de pain (sans ticket). Nous avons causé librement tous les trois, nous étions heureux. Chacun dans son recueillement avec Dieu a pensé à un être très cher : pour moi, c’était ma Dilette chérie. J’ai bien prié pour toi. En entrant, j’ai fait trois vœux ; la santé parfaite pour ma femme chérie, la fin de la guerre et le retour de tous dans nos foyers.
Nous étions de retour pour dix heures au camp. Après l’appel, on nous a donné à chacun un torchon et un petit morceau de savon pour nos lessives de tout le mois. J’ai rajouté un mot à ma lettre d’hier et j’ai vite couru à la poste pour la faire partir par avion. A midi j’étais de retour. C’était l’heure de la soupe. Nous sommes mieux servis depuis deux jours, nos avons une bonne plâtrée de légumes et la viande à part avec une bonne sauce. Après avoir mangé çà nous n’avions plus faim, surtout après un dessert, genre de pudding à la semoule avec du lait et du sucre, c’était bon.
Cet après midi, mes camarades voulaient m’emmener avec eux faire un tour. Je suis resté pour finir de m’installer, ranger un peu mes affaires et surtout t’écrire. J’ai mis la pochette en cuir qui me sert de cadre où il y a la photo de ma femme chérie, puis mon petit Christ. Mon installation terminée, j’ai lavé une paire de chaussettes et ensuite j’ai bavardé avec toi. Il est 17 heures, j’ai mis une gamelle d’eau sur le feu pour me faire un « banika ». Je suis seule dans la chambre avec un camarade Pour 18 heures, je dois retrouver mes copains au restaurant. Il a fait une belle journée mais il va certainement faire plus froid.
Je vais te quitter pour aujourd’hui, il va être 18 heures.
Bons gros baisers ma femme chérie. Ton mari qui t’aime.


