Voici huit jours que j’ai bavardé avec toi sur ce petit cahier. Contrairement à l’ordinaire, le temps passe plus vite en raison de notre changement de pays. Quand je t’ai quittée, j’étais dans le train qui devait nous mener à Munich. Le voyage a été assez difficile et très long. Nous avions un bon feu mais il fallait être assis tout près, les courants d’air circulaient dans le wagon. J’ai passé la nuit couché sous un banc, dans un coin, dans mon sac de couchage sur la couverture. Si tu savais comme il peut me rendre service ce sac de couchage qui me tient bien chaud !
Par mes lettres, depuis mon arrivée, tu connais les détails de ma nouvelle vie. Nous sommes arrivés à Munich vendredi à 17 h 00 pour ne sortir du wagon qu’à 20 h. Inutile de te dire qu’il ne faisait pas chaud. A 20 h, les cars sont venus nous chercher pour rejoindre le camp où nous logeons.
A peine arrivés, on demande des volontaires pour pousser une voiture qui ne pouvait démarrer. Avec Roger Vallée, étant encore habillés, nous y avons été. Au lieu de pousser la voiture, on nous a fait monter dedans pour nous conduire à la gare où nous avons déchargé les bagages et le matériel de notre train. Il a fallu attendre que la voiture fasse plusieurs voyages. Nous ne sommes rentrés qu’à quatre heures du matin. Autant te dire que nous en avions assez. Aussi, le lendemain, nous étions exempts de corvée et nous avons eu un supplément de pain.
Dans la journée, nous avons travaillé à l’installation des baraquements que nous habitons maintenant. Ce samedi neuf janvier, nous avons risqué une sortie à onze heures avec André Louis et Gilbert, le coiffeur d’Epernay. Nous sommes rentrés dans un café où on nous a servi un café crème et un très bon croissant que nous a offert gracieusement le patron, (car il faut des tickets Pâtisserie). Sortant de là, on nous a indiqué un très bon restaurant où nous avons été très bien reçus : soupe, un plat de patates et de choucroute et du pain dont les tickets nous ont été donnés par une cliente. Nous avions une très bonne sauce. Deux dames nous ont fait remettre des tickets pour un kilo de pain et cent quatre vingt quinze grammes de margarine. Tu vois, pour notre première sortie dans Munich., nous n’en revenions pas. Nous avons bien mangé et nous sommes rentrés à une heure et demie. Il était temps, c’était l’appel pour la soupe que nous avons encore mangée. Pour le soir, nous étions groupés à vingt camarades dans notre nouvelle chambre.
Le dimanche dix janvier, nous avons eu l’appel le matin et n’avons pu sortir que pour midi. Nous avons été manger au même restaurant que la veille et là encore, nous avons eu du pain. Le soir, nous avons fait un petit tour dans le quartier. Nous avons trouvé quatre petits restaurants, notre but étant la recherche de bons petits restaurants pas trop chers. Le premier, il était cinq heures et demie, nous a fait à manger. C’était un café, nous avons eu une bonne soupe avec un pâté genre crêpe coupée en lamelles, comme des nouilles, un bon plat de patates. Notre appétit étant important après trois semaines de jeûne, quand nous sommes rentrés dans le second restaurant, plus rien à manger. Nous avons bu un crème ; puis nous sommes retournés au restaurant du midi, plus rien non plus. Nous buvons un demi (tu parles de ces mélanges !) Il est sept heures, nous trouvons un peu plus loin le quatrième restaurant. Ici toutes les boutiques se ressemblent et n’ont pas l’apparence des nôtres. On croirait presque des habitations particulières, pas de vitrines. Dans ce restaurant, on veut bien nous servir cinq légumes car nous sommes un groupe de cinq : André, Louis, Gilbert et un garçon de café de Paris, Georges. Nous étions à table quand la serveuse apporte un billet rédigé à peu près comme suit : « Chers Compatriotes, j’apprends que vous êtes ici, vos serait-il possible de m’attendre jusqu’ vingt heures, heure à laquelle je quitte mon travail. » Nous avons donc attendu. C’est une employée du restaurant. Elle est à la cuisine et fait un peu de tout. Nous étions contents de rencontrer une française, la première depuis le départ.


