C’est avec le cafard que j’écris. On en a tous assez de se voir enrégimentés Au levé, je suis allé « au jus », l’air est froid mais bien couvert et à marcher, on supporte facilement. Nous ne savons pas quand nous partons. Les uns disaient aujourd’hui, les autres demain. Ce matin, il fallait, à l’appel, rendre nos effets civils. La moitié les ont rendus. Il faut que nous les rendions tous mais ici, dans notre chambrée, nous voulons les garder ? On nous a dit de bien lire le règlement et de le respecter. Quelle vie ! On serait si bien chez soi, au travail. Il faut avoir du courage et de la patience.
On est ici pour un temps inconnu. L’année terminée, nous relâchera-t-on ? Nous sommes ici comme des prisonniers.
Hier, nous sommes descendus à Detmold. Nous avons fait un tour dans le pays en attendant six heures que les restaurants ouvrent. Nous avons été au buffet de la gare et ensuite, nous avons eu nos deux assiettes de choux et pommes de terre. Nous sommes ressortis croyant pouvoir manger dans un restaurant que l’on nous avait indiqué mais il n’y avait plus de place. Nous sommes retournés à la gare et toujours bien reçus partout où nous allons. Nous avons pris le tramway pour rentrer et à huit heures trente, après avoir fait six kms à pieds dans la neige, nous étions arrivés au camp.
Le moral est bas aujourd’hui, on a tous le cafard. Il faut absolument remettre ses effets au bureau. Je vais leur remettre ma vieille culotte, peut-être recevras-tu çà un jour ?! Il faut que nous allions les porter au bureau avant quinze heures. Nous ne connaissons pas encore le jour de notre départ.
Je pense bien à toi, aujourd’hui, tu es de repos, que fais-tu ma petit Chérie ? Ah, que c’est dur de vivre ainsi. Je donnerais je ne sais pas combien pour retourner auprès de toi. On est tous ici à ne rien faire, on se demande pourquoi…Quand verrons-nous la fin de cette guerre, car peut-être ne rentrerons-nous dans nos familles qu’une fois la guerre finie. Le contrat d’un an est peut être élastique.
Enfin, plus que jamais, il faut être courageux. En ce moment, Roger est avec un camarade qu’il vient de rencontrer. On discute de choses et d’autres. Nous allons porter nos paquets. Je reprendrai tout à l’heure. Mille baisers de ton mari qui t’adore et qui s’ennuie beaucoup !
17h 20
Me voici avec toi ma Dilette chérie. Après avoir porté mon colis au bureau, il a fallu aller, avec notre Chef de baraque, chercher le ravitaillement de ce soir au bureau qui fait les répartitions. Nous sommes revenus tout blanc, la neige tombe à gros flocons. En revenant, j’ai pris mon portefeuille et assis sur mon lit, j’ai regardé trois ou quatre fois toutes mes photos. C’est un soulagement. On vit un rêve pendant un instant, tu es si belle, ma femme chérie. Plus je te regarde, plus je te trouve jolie et je t’aime. Tout en toi est un aimant ; tes yeux, si beaux et si francs me regardent avec tant d’amour. Tu sais combien c’est dur d’être séparé ! Tu souffres certainement autant que moi, mais toi, autour de toi, tu retrouves des parents qui t’aiment, des amis qui ne te délaissent pas. Pour moi, c’est une consolation, je te sais moins seule. Ici, la vie n’est pas agréable. On a ses copains, évidemment, mais vivre parqués comme nous le sommes dans un pays étranger au nôtre … On ne peut même pas se faire comprendre. On se sent isolé et c’est dur ! Il faut suivre notre destinée. A l’heure à laquelle je t’écris, je devrais arriver à la maison où je te retrouverais avec tant de joie. J’aurais voulu t’y voir seule pour pouvoir te prendre dans mes bras et t’y garder sur mon cœur. Je sais que je n’étais pas toujours gentil, mais çà passait vite. Moi aussi j’étais content le lundi soir de notre petite réunion, tu le sais d’ailleurs. Vite que les jours passent et que nous reprenions tous deux notre belle vie ! Je relisais tout à l’heure deux lettres à toi qui étaient dans mon portefeuille ; tu me disais tout ton amour pour moi. Combien tu étais sincère dans tes écrit … Ces lettres, tu étais jeune fille quand tu me les as écrites. Depuis, tu m’as prouvé ton amour par notre mariage et la douce vie qui s’est écoulée depuis. J’attends impatiemment le jour où je recevrai ta première lettre. Tu m’en as certainement déjà écrites plusieurs, mais arriveront-elles vite ? Je doute parfois que toutes mes lettres arrivent jusqu’à toi ! J’en ai écrites neuf jusqu’à ce jour. Combien en arrivera-t-il ? Nous traversons une si triste période !
Nous sommes ici sans aucune nouvelle. Nous ne savons rien du tout. Nous vivons pour ainsi dire en léthargie. A part les corvées pour notre nourriture et notre chauffage, rien à faire. Par contre, l’esprit, lui travaille. Que de choses nous passent par la tête se contredisant quelque fois d’une heure à l’autre. Que de questions on se pose ! Mais les solutions, les réponses, l’avenir seul nous les donnera …
Sur la table, les rations de chacun sont prêtes, mais il est encore trop tôt pour manger. Surtout que le repas est avalé en même pas dix minutes, il n’est que six heures moins dix. Nous préférons attendre car à sept heures, on aura faim si l’on mange tout de suite.
Louis et André dorment à moitié sur leur lit. Roger lit un livre que son camarade lui a prêté cet après midi. Et moi, je fais causette avec ma Chérie, je suis assis sur le bord de mon lit. Dans ma gamelle sur le feu, je fais chauffer de l’eau pour me faire un Viandox. Comme j’ai un morceau de pain de rabe, je le mettrai dedans, çà rallongera le menu. Où est le temps où ma petite Chérie me disait : « As-tu encore faim, veux-tu encore ceci ? » et je te répondais : « Oh non, il ne faut pas exagérer, je ne peux plus souffler ! »Hélas, c’est un souvenir et aujourd’hui, çà n’est plus la même chose. Nous n’avons pourtant pas l’air de maigrir. Hier, j’ai entamé la belle brioche de ta Marraine. On ne peut pas croire qu’il y ait encore de si belles et bonnes choses ! A quatre heures ce soir, j’en ai mangé deux tranches. Il m’en reste à peu près la moitié, ainsi que mon lard. Je n’ai pas encore touché aux biscottes ni aux deux pains d’épices car quand je travaillerai dehors, je serai bien content de les avoir. A part la boite de maquereaux, je n’ai pas touché aux autres boites de conserve.
Je m’occupe en même temps que je t’écris de ma petite soupe. Je vais mettre quelques coquillettes dedans, çà va me faire un petit plat maison. Grâce à ma Chérie, je peux manger. Au début, je partageais tout ce que mangeais maintenant on regarde plus car il faut faire durer les vivres le plus longtemps possible.
Je m’aperçois que ton petit mari a été bien bavard aujourd’hui ! Quand je ne peux t’écrire une lettre, je me rattrape avec ce petit cahier. Pour moi, c’est une consolation et les heures sont moins dures. Quand je suis occupé à faire quelque chose ou quand je suis sur la route, c’est à toi que je pense sans cesse ma Chérie, je suis avec toi ! Jamais encore ça n’a été comme ce seize décembre où nous nous sommes séparés.
Je viens de trouver une « combine » pour faire bouillir ma soupe. Je la mets dans le corps du poêle qui est assez chaud, et la retiens par le crochet du feu. Les camarades sont déjà à table, je ne vais pas tarder à y aller Je vais te quitter pour aujourd’hui, une triste journée encore bien triste… Encore combien ? Mille doux baisers de ton mari qui t’adore. A demain ma femme chérie.


