Revenant de la soupe et en attendant deux heures, je viens bavarder avec toi. Je m’ennuie terriblement et n’arrive pas à chasser mon cafard. Comme disent mes camarades, « il ne faut pas penser à chez soi ». C’est beau à dire mais moi, je ne puis y arriver. Je vis heure par heure nos occupations d’avant mon départ. Suivant le jour et l’heure, je vois à peu près où tu peux où tu peux être et ce que tu peux faire. En ce moment, nous devrions être ensemble finissant notre repas. Ce matin, à neuf heures quand nous allions à l’appel, j’ai été désigné ainsi que Roger et d’autres pour éplucher les patates jusqu’à onze heures. Nous y retournons de deux heures à quatre heures. Après, nous aurons droit à une soupe supplémentaire. Hier soir, pour ne pas changer, traditionnelle partie de belote.
La vie seule ici est très dure, j’ai beaucoup de mal à m’y faire. Nous venons seulement de partir, trois semaines demain. Je voudrais déjà avoir de tes nouvelles. On ne peut rien savoir. Combien c’est dur de ne plus se voir ! On a le cœur serré, on ne peut pas pleurer et çà ferait pourtant du bien. Mais il faut être un homme et ne pas se laisser aller. Aussi, pendant un court instant, on essaie d’oublier de parler d’autre chose, mais toujours la même idée revient Dans cinq minutes, je repars à la cuisine pour la pluche. Tout en travaillant, je pense ma femme chérie. Je te quitte jusqu’à ce soir, ce petit mot m’a soulagé un peu de mon cafard. Mille doux baisers ma petite femme chérie. Ton petit Marcel qui t’aime.
20 h 15
Bonsoir ma femme chérie, voici la journée terminée. Tu sais, j’aurais voulu que tu aies un peu des patates que nous avons épluchées aujourd’hui : cinq cents kilos à seize ! On avait les doigts un peu engourdis ce soir, surtout que nous étions dans le sous sol de la cantine, non chauffé. Nous avons terminé à cinq heures et demie. Ensuite, il a fallu aller à la soupe, ce soir nous nous sommes débrouillés. On a pu avoir un peu de patates et nous les avons fait coure dans les cendres.
Ce soir, il y a du pétard dans la carrée, on a « cassé le morceau » à Roger. Nous lui avons dit que nous en avions assez de le voir toujours « tirer au cul ». On lui a dit également tout ce qu’il faisait et qu’il ne devrait pas faire (fermer son placard au cadenas quand il sort, même pour aller aux WC). Aussi ? Ce soir, il fait la tête. Le soldat responsable de notre baraque vient de venir contrôler le matériel de notre chambre. Le départ est peut-être proche ! Nous voyons les jours passer, mais pas encore assez vite hélas. Nous sommes toujours là à nous morfondre toute la journée. Nous avons touché notre carte de tabac tout à l’heure, çà a rendu joyeux les copains qui n’avaient plus de cigarettes. Maintenant il va falloir faire la queue à la cantine pour avoir les tickets de retard depuis le premier janvier.
Voici 9 h 20. Je vais aller me coucher, penser à ma petite femme et prier avec elle. Ce soir, il gèle, mais dans notre chambre, il y a un bon feu. Comment vas-tu ma petite Chérie ? As-tu bien chaud et dors –tu bien ? Chaque après ma prière, quand je demande à Dieu « mon Dieu, protégez ma petite femme » je me vois plus près de toi te prenant dans mes bras et te faisant une grosse grosse bise. C’est avec ce rêve et cette pensée que je m’endors chaque soir. Bonsoir ma petite femme chérie, à demain ! Peut-être aurons-nous notre ordre de départ.
Mille grosses bises de ton mari qui pense toujours à toi et qui t’adore.


